Blog, genre et féminisme : les blogs servent-ils la cause féministe ?

C’est une question que je me pose depuis longtemps et qui, récemment, a viré à l’obsession. Je me demande si l’image de la femme que transmettent les blogs féminins et les chaînes YouTube tournées mode, beauté et « lifestyle » sert la cause féminine. Si on combat des systèmes de représentation misogynes et inégalitaires présents consciemment ou inconsciemment dans notre société.

J’ai donc listé quelques points qui me font m’interroger ou me posent carrément problème.

Depuis que nous autres jeunes filles et femmes avons accès aux modes de communication que sont les blogs et YouTube, nous disposons de la possibilité quasi-immédiate de s’exprimer sans censure, sans intermédiaire, sans risque d’être coupées, sans attitudes réprobatrices inconscientes ou conscientes. C’est donc une opportunité énorme : le nombre de blogs et de chaînes YouTube existant en témoigne, de très nombreuses filles et femmes qui auraient eu avant Internet des difficultés à trouver un moyen de communication peuvent désormais parler de tout ce qui les intéresse.

Ce qui me pose problème, c’est que beaucoup d’entre nous font la même chose : nous parlons d’apparence féminine, de soins, de maquillage, de mode, de notre façon de nous organiser, des choses qu’on trouve belles, de notre chambre ou appartement… Pourtant nos vies ne se limitent pas à ça ! Nous aussi sommes des gens critiques, nous aussi vivons dans cette société, nous aussi utilisons la technologie, savons faire rire ou avons des avis politiques. Et pas seulement ce qu’on veut bien nous désigner comme politique, ces personnages en costards discutant de choses complexes aux noms complexes. Non, la politique c’est-à-dire la façon dont on vit ensemble, comment on s’adresse les uns aux autres, ce qui est permis ou non, les injustices qui existent (pourquoi mon/ma collègue/camarade est valorisé(e) et pas moi sachant que je présente telle et telle caractéristiques par exemple). Pourquoi nos avis s’appellent-ils « humeurs » ? Moi-même, j’utilisais jusqu’à aujourd’hui le titre « états d’âme » pour désigner les billets où je réfléchis ou communique ce que je ressens vraiment. Pourquoi ? Pourquoi nos réflexions et ressentis passeraient-ils pour des passades, des sautes d’humeur ? C’est quoi ce délire ?

De même, le mode d’expression un peu « fifille », coloré, avec des arabesques, des cœurs, des nuages, du pastel est très présent. Pas chez chacune d’entre nous bien sûr, et pas de manière massive, souvent juste par des détails. Mais c’est une tendance assez visible. On voit très bien la différence entre un blog tenu par un homme et un blog féminin. Et un blog d’histoire tenu par une femme. Ça tient au fond je crois, et ça se traduit par la forme. Mais on sait la plupart du temps rien qu’au design ce qu’on va trouver sur un blog ou une chaîne.

Je trouve ça dommage, parce que bien sûr que les courbes, les belles polices et les couleurs douces nous plaisent, mais on se forge une image qui ne nous rend pas visibles par tous. Mais il n’appartient pas qu’à nous blogueuses de lutter contre ça, c’est aussi aux lecteurs masculins d’agir.

On s’exprime entre filles/femmes bien souvent, le public masculin étant très rare sur nos espaces hyper-féminisés. Dans nos systèmes de représentation inconscients, dans ce qui est sensé attirer ou repousser, un blog pastel est féminin, un blog plus sombre et sobre est masculin. Et donc vise un public féminin ou masculin. Parce que nos espaces ne sont plus neutres, ils correspondent à des genres, masculin ou féminin. (N.B. : « Genre » désigne un groupe de personnes partageant des caractères communs. Dans ce cadre, le genre féminin est relatif à toutes les choses imposées par notre culture qu’on est amenées à faire parce que notre sexe biologique est féminin : se maquiller, s’occuper d’une maison la plupart du temps, être plus calme que les hommes et les écouter, mettre en valeur notre corps, porter un soutien-gorge, être une bonne mère, être plus appliquée, être plus bavarde, ne pas se promener torse nu et veiller à rester décente, porter des talons, bien s’organiser, se comporter de manière élégante, …). L’esthétique hyper-féminine que nous appliquons à nos blogs, et notre façon de nous exprimer parfois, s’ajoutent au fait que nous ne parlons pas forcément de choses intéressant un public masculin. Et donc qu’on parle entre femmes, et ne libère pas vraiment la parole de la femme.

Ce qui est aberrant d’ailleurs, c’est qu’on parle de choses qui sont au fond des institutions du patriarcat : la femme belle, jeune, qui prend soin d’elle et est polyvalente, vous m’excuserez mais… Les jeunes YouTubeuses de 12 ans mimant la femme fatale font peur à la majorité d’entre nous, mais on ne se rend pas compte qu’on est nous aussi instrumentalisées. D’une part on sert de vendeuses et de consommatrices, de l’autre on rend hyper-visible une certaine image de la femme, un standard qui existe déjà mais est il me semble accentué parce que nous en sommes les modèles du net. Quand verrons-nous plus de blogueuses d’origine asiatique, africaine ou amérindienne, rondes, bordéliques, androgynes, ne portant pas de soutien-gorge, ou de maquillage, des blogueuses ouvrières, des blogueuses de 70 ans ? Jusqu’ici j’ai lu une seule blogueuse mode ne portant pas de soutien-gorge : http://www.leblogdelamechante.fr/blog-mode/couvrez-ce-sein-que-je-ne-saurais-voir/ , et très peu d’entre nous revendiquent la possibilité de ne pas porter de maquillage.

On publie en somme assez peu de choses contestant profondément le patriarcat. Bien sûr on est pour la plupart féministes, contre le fait de se faire siffler et pour l’égalité des salaires, mais c’est le minimum… Il y a beaucoup plus complexe que ça. Intéressons-nous à nos façons de communiquer entre hommes et femmes, aux préjugés inconscients qui existent, aux règles qui régissent l’apparence d’une femme, aux savoirs qu’on a réservés aux hommes ou aux femmes, aux petits détails… Là on fera du vrai féminisme et on fera avancer les choses, il faut creuser plus loin que la simple parité. La parité, la dénonciation du harcèlement de rue et l’égalité des salaires c’est crucial, mais à force je me demande si ce n’est pas institutionnalisé, si ce n’est pas aussi une manière de fermer le clapet des féministes. On doit être capables de mener plusieurs combats de front, d’élever le débat.

Certaines me répondront que ça ne les intéresse pas. Et je pense que c’est le plus grave. Mais comprenez-moi bien : faites ce que vous voulez, ce n’est pas personnellement que je vous attaque. C’est un état de fait global dont vous faites partie et dont je fais partie que j’essaie de dénoncer.

C’est très difficile, quand on est une fille et qu’on ne parle pas que de mode/beauté/alimentation/décoration d’avoir une audience, un lectorat plus élevé que 40 visites par jour après publication d’un article ne parlant ni de création, ni de toilette, ni d’organisation.

Donc… Que fait-on maintenant ? J’ai réfléchi à tout ça, et peut-être que ça fera écho ou éveillera des questionnements en vous, mais après ?

J’aimerais sincèrement qu’on échange par commentaires ou sur Twitter et Hellocoton, et ce serait génial d’avoir l’avis de plein de personnes différentes donc… La balle est dans votre camp !

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