A l’arrière plan

J’ai toujours été touchée par les gens effacés. Ceux qui ne sont pas sur le devant de la scène et sont pourtant aussi dignes d’intérêt que les autres. De manière générale, je méprise les vantards, m’as-tu-vu, et autres gens de peu de modestie. Ça me ressemble aussi : je me vante peu de mes réussites, et complexe parfois de trop le faire, quand d’autres se font bien plus remarquer que moi. C’est selon moi une qualité, un certain sens de la décence et de l’humilité, qui apparaît pour d’autres comme étant un défaut. Et comporte des inconvénients. Par exemple, quand des connaissances félicitent une personne qui fait remarquer ses mérites, ou parlent d’elle et la louent, on est au contraire seul avec la certitude de sa propre valeur, à tenter d’avancer de front, à traverser des périodes de doute avec peu de personnes pour nous assurer de notre talent.

Aujourd’hui donc, je voulais rendre hommage à toutes ces personnes qui restent à l’arrière-plan, un peu transparentes, un peu « bon(ne) copain/copine », à ces êtres que j’aime si fort et qui n’en ont pas l’habitude. Voici donc la liste des personnages de films et de romans à qui on ne prêterait pas attention en dehors du monde de la fiction, mais que j’adore.

1) Elzéard Bouffier, le héros de L’homme qui plantait des arbres, de Jean Giono

 Se retirer dans la montagne et soigner des arbres pendant des années n’est pas à la portée de tout le monde, et n’est clairement pas valorisé dans notre société. Pourtant c’est ce que fait cet homme d’âge mûr, se mettant au service de la nature pendant une quarantaine d’années, poursuivant la tâche qu’il s’est fixé : replanter d’immenses étendues d’arbres afin de redynamiser les sols et de faire revivre la nature provençale. Je suis fascinée par sa détermination, sa façon de lutter pour mettre en pratique ses idéaux malgré la difficulté de son entreprise. Il me fait l’effet d’un roc immuable et solitaire que personne ne salue et personne ne vient aider, mis à part le narrateur, de temps à autre. C’est pour moi le personnage le plus emblématique de cette liste, et également un hommage au milieu agricole dans ce qu’il a de plus beau, un milieu dont je suis issue.

2) Ada et Baines, personnages principaux du film La leçon de piano, œuvre de Jane Campion

Ada est une jeune femme écossaise d’une trentaine d’années ayant une fillette de neuf ans. Elle est mariée par son père à un homme vivant en Nouvelle-Zélande, assez rustre. Elle est muette et s’exprime principalement par le biais de son piano, que son nouveau mari refuse de transporter à l’intérieur des terres, où il vit. C’est donc Baines, un habitant de l’île, qui prend le piano chez lui. Ada me fait l’effet d’un petit oiseau ayant beaucoup souffert, ne pouvant pas s’exprimer mais ayant un très fort tempérament. Elle est catégorique sur ce qu’elle veut ou non, et j’ai adoré le jeu de l’actrice, qui transmet énormément par son regard. Baines, lui, n’était pas un personnage que j’aimais beaucoup au départ. Je le trouvais égoïste et fruste, son côté « balourd » m’exaspérait. En fin de compte, il s’est avéré d’une sensibilité et d’une générosité remarquables, qui ont fait que je me suis attachée à lui. Il s’agit d’un couple qui m’émeut sincèrement.

3) Tarrou, personnage secondaire du roman La Peste, écrit par Albert Camus

Jean Tarrou est une sorte de héros ordinaire comme on en trouve dans ce roman, un homme comme les autres conscient de ses défauts et de la vanité de la vie, mais se battant pour ses idéaux. C’est un homme très exigeant vis-à-vis de lui-même, qui, sans croire en un dieu quelconque, se fixe de devenir un modèle, un saint laïque. On n’a pas beaucoup l’occasion de connaître Tarrou, qui ne se confie qu’une seule fois si mes souvenirs sont bons, mais la rareté de ce type de passage rend le personnage encore plus fascinant. J’ai personnellement adoré ce roman, quoique l’ayant lu pour les cours, principalement à cause de personnages comme Tarrou et Rieux, qui m’ont fascinée et dont je me suis sentie proche.

4) Ron Weasley, évidemment, de la saga Harry Potter, écrite par J.K Rowling

De manière générale, j’aime tous les personnages de cette saga. Mais si Harry reste LE héros, celui qui requiert la plus grande partie de mon attention, j’apprécie énormément le personnage de Ron, un peu maladroit, suffisamment borné pour qu’on ait envie de le taper parfois, mais doux, courageux, sensible et drôle malgré tout. Un peu le genre de garçon dont j’aurais pu tomber amoureuse si j’avais étudié à Poudlard. Contrairement à ce que pensent beaucoup de personnes, je trouve personnellement qu’Hermione et Ron vont très bien ensemble, qu’une fille comme Hermione avait besoin d’un garçon comme Ron. Ron n’est pas le point de mire de la narration, mais il reste important. Harry ne serait pas aussi fort sans Ron pour le soutenir, comme on le constate à chaque fois qu’ils se disputent. Et j’aime le fait que Ron se rebelle contre son ami parfois, qu’il soit jaloux, qu’il souffre de n’être pas Harry Potter. Je trouve ça on ne peut plus humain.

5) Le jardinier, le mendiant et la femme Narsès de la pièce Electre écrite par Giraudoux

J’ai beaucoup aimé lire cette pièce, lorsque j’étais en première. L’histoire de cette famille, des crimes et amertumes qui l’animent, m’attire énormément. J’ai d’ailleurs lu la version de Sartre, Les mouches, elle aussi passionnante. Électre est une toute jeune femme dont le père, Agamemnon, a été assassiné par la mère Clytemnestre. Elle souhaite donc venger son père en tuant sa mère, aidée en cela par son frère Oreste, banni depuis longtemps. Je suis consciente que ça fait beaucoup, beaucoup d’informations  à assimiler. Et c’est ce que j’ai aimé dans cette pièce : la présence de personnages discrets dans cette multitude d’actions et de querelles sous-jacentes. Le jardinier est un homme simple qu’Electre doit épouser, qui a un rôle de témoin des événements et incarne la simplicité des gens du peuple, loin du palais et ses vicissitudes. Savoir qu’il existait m’a apaisée, et j’ai aimé travailler le rôle des jardiniers et paysans dans la tradition littéraire (un thème repris d’ailleurs dans L’Etrange affaire Angelica d’Oliveira). De même, le mendiant est un visionnaire, un sage, qui rééclaire la pièce, donne sa propre vision des événements et apaise lecteur, spectateur et personnages par sa dernière phrase :

La femme Narsès : « Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ? »

Le mendiant : « Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore. »

Et puis la femme Narsès est une femme douce, la mère aimante dont manque Électre, un double du mendiant. Ce n’est pas un personnage majeur, elle n’est pas très développée par le dramaturge, mais sa présence, comme celle du mendiant et du jardinier, fait du bien.

6) Isaac, le héros de L’Étrange affaire Angelica, sublime film réalisé par Manoel de Oliveira

Ce personnage est une sorte de vagabond, un pauvre artiste au passé trouble victime de son amour pour un fantôme et de ses questionnements métaphysiques. Il est d’une grâce inouïe, bien qu’il agace beaucoup de personnes. Il s’agit d’un personnage fragile, pour lequel j’ai eu peur : comment pourrait-il survivre dans notre société ? Isaac est complètement détaché du réel, il vit intensément son amour, ses questionnements, et sa fascination pour « le chaos et la grâce ». Je le respecte et l’envie pour ça. Je trouve qu’il incarne la fragilité et la passion que de nombreuses personnes portent sans pouvoir les exprimer, et c’est en cela qu’il m’émeut.

7) Mia, l’héroïne de la saga Le journal d’une princesse, de Meg Cabot

Ahahahah. Ok. Je sais que c’est la honte et tout et tout, mes amies se sont déjà bien chargées de me le faire comprendre ^^ Mais j’ai adoré lire les 10 tomes de cette série, et je les relis encore de temps en temps, quand j’ai besoin de me détendre et que mon cœur d’éternelle célibataire pleure suffisamment pour remplir les canaux de Venise. Donc, en gros, c’est l’histoire d’une fille normale qui découvre un jour qu’en fait elle est princesse. Si, si. La base de l’histoire est un peu gnangnan, mais ça fonctionne comme une série et j’ai adoré suivre l’évolution de Mia, dont j’aime bien l’humour. J’ai aimé son côté introverti, le fait qu’elle n’ait pas conscience de son talent, sa générosité, … Ce n’est pas quelqu’un de compliqué qui fera des sales coups aux autres, contrairement à d’autres personnages de la série. Et elle apprend de ses erreurs, ce que j’ai bien apprécié. Mia pourrait être n’importe quelle ado, excepté le fait qu’elle soit princesse. Mais au bout du compte, ce n’est pas son titre princier qui est central dans cette saga.

8) Popaul, héros tragique du film de Claude Chabrol, Le Boucher

Ici, il est difficile d’expliquer ce que j’aime dans ce personnage sans spoiler qui que ce soit. Je dirais donc que ce sont sa force et sa lucidité que j’admire : Popaul a conscience de ses « travers » et cherche à protéger ceux qu’il aime de celui qu’il est. C’est un personnage exceptionnel et malgré tout extrêmement discret, à la limite du ridicule. Je pense que c’est un film à voir, ne serait-ce que pour ça !

9) Charles et Berthe Bovary, personnages secondaires du roman de Gustave Flaubert

La première fois que j’ai lu Mme Bovary, j’étais en cinquième et ai détesté le personnage d’Emma, qui laissait en plan un mari dévoué et un enfant innocent. Depuis, j’ai appris à respecter ce personnage, à moins la blâmer, à souffrir avec elle, notamment par le biais d’une adaptation théâtrale que nous avons jouée cette année. Pourtant, Berthe et Charles conservent une place particulière dans mon cœur (amis littéraires, la question sur 8 points de l’épreuve de litté était pour moi :p). Je ressens beaucoup d’empathie pour ces personnages condamnés, que ce soit pour Berthe qui n’a pas été choyée comme elle aurait dû l’être, que pour Charles qui ne savait au bout du compte pas comment satisfaire une épouse qu’il adulait sans comprendre. La fin du roman est magnifique bien que dramatique, Charles reprenant dans la douleur une dignité et une respectabilité qui ne faisaient que transparaître quand on l’envisageait du point de vue d’Emma.

10) La plupart des personnages de La saga Mendelson, une trilogie écrite par Fabrice Colin dont je vous parlais déjà ici

Pour le coup, cette trilogie étant la biographie d’une famille sur plus de 100 ans, il est normal que les personnes dépeintes aient des défauts, et qu’elles ne soient pas toutes au premier plan. Il y a des patriarches, des personnages aux destins tragiques qui se démarquent, mais l’organisation de la trilogie fait que le lecteur n’a pas un point de vue unique sur l’Histoire avec un grand H et sur les événements familiaux. J’ai beaucoup aimé le ton du narrateur, qui n’est autre que Fabrice Colin lui-même. Il n’y a pas de jugement, et l’auteur est conscient de ses failles, qu’il énonce pour plus de clarté. Il s’agit d’une famille extraordinaire dans le sens où elle a vécu pas mal de grands moments de l’Histoire, mais chaque personnage reste humain, avec ses défauts et ses brisures.

11) Margaret et Elizabeth March, deux des héroïnes du roman Les quatre filles du Dr March écrit par Louisa May Alcott

J’ai lu ce roman il y a très longtemps, quand j’avais 8 ou 9 ans, et j’étais vraiment très fan à l’époque, je l’avais lu au moins six fois, et j’avais vu le film plusieurs fois aussi. Mais paradoxalement, je ne me souviens pas dans le détail de ce qui me faisait aimer ces personnages, que j’ai un peu retrouvés dans l’univers de Orgueil et Préjugés. Je me rappelle du fait que Meg (Margaret) me paraissait idéale, sage et belle ; et qu’Elizabeth était une sorte de double de Meg, timide, généreuse et concentrée sur son art. Je les préférais aux deux autres sœurs, plus turbulentes, fières et capricieuses. Mais la romancière se débrouille quand même pour qu’on apprécie chaque personnage à la fin de l’œuvre, pour que les choses soient moins manichéennes, ce que j’apprécie.

12) Joséphine, l’héroïne de la trilogie de Katherine Pancol (Les yeux jaunes des crocodiles, etc…)

Il s’agit d’un personnage que je n’ai découvert que très récemment et que je n’ai pas fini de cerner (mais nous en parlerons plus tard dans une vidéo culture I swear to tell the truth the whole truth and nothing but the truth). Joséphine est la malaimée de la famille, la fille rejetée, la femme trompée, la mère bafouée ; mais aussi la chercheuse émérite et la romancière de talent. Elle est fragile et on a parfois envie de la serrer dans nos bras et de la prendre par la main pour qu’elle prenne confiance en elle et envoie paître tous ceux qui lui rendent la vie difficile. Elle ne sait pas se mettre en avant, et se sacrifie toujours pour les autres. C’est un trait de caractère que je retrouve chez de nombreuses personnes de mon entourage, et même si c’est quelque chose qu’il faut moduler pour se sentir bien et vivre pleinement sa vie sans être perpétuellement écrasé par les autres, mon éducation fait que j’admire ce type de personnage.

13) François, le narrateur du roman Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier

J’ai beaucoup d’affection pour ce pauvre gosse. Que l’histoire laisse dans ce rôle. Il reste l’ami trop jeune pour être considéré avec sérieux, celui qu’on laisse sur la touche quand on est parvenu à ses fins. Meilleur ami de Meaulnes, c’est lui pourtant qui s’occupe d’Yvonne de Galais et de sa fille, lui qui comprend selon moi le mieux Yvonne. Il n’est ni fantasque, ni mystérieux, ni fascinant. Il est au contraire grave, discret, timide, fidèle. Si j’ai beaucoup détesté Augustin Meaulnes, c’est entre autres à cause de la façon dont il traite son ami, qui l’admire et lui est tout dévoué. Ceci dit, je comprends qu’on n’aime pas qu’une personne nous soit entièrement dévouée. Mais voilà, j’aime ce personnage qui nous guide à travers l’histoire et n’en est pourtant pas le protagoniste principal.

Avec le recul, cet article s’apparente à un tag. Mais je n’aime pas ce mot et j’ai trouvé qu’il enlaidissait mon joli titre. Alors voilà, il s’agit d’un tag qui s’oppose un peu à la « liste de Ross » que j’ai vue par-ci par-là, puisqu’il ne s’agit en rien de super héros, de super canons, de mythes dans cet article (paie ton bac littéraire, myths and heroes…) ; mais plutôt d’anti-héros, de personnages tronqués, d’humains à part entière.

Je tague donc tous ceux qui comme moi aiment les petites fragilités rassurantes plutôt que les canons de beauté, grands entrepreneurs et autres fats talentueux qui ne sont que façades et compositions magnifiques. Et si Aurélie, Inès, Jessy, Clotilde et Émeline voulaient bien me faire cet honneur… si vous êtes tentées, n’hésitez pas ;)

Avec toute ma tendresse.

Rendez-vous sur Hellocoton !

Publicités