Lettre à quatre années de convalescence

Ma petite cheville,

on m’a toujours dit que j’avais le pied fort, qu’il me fallait porter des pointes à l’empeigne haute et la semelle très dure, pour ne pas me blesser. Que j’avais de beaux pieds de danseuse, stables et souples. Pas de quoi rentrer au Bolchoï bien sûr, parce que le potentiel n’est que ce qu’on en fait, mais suffisamment pour être heureuse et fière. Suffisamment pour sauter haut et fort, pour se donner en pointant, tournant, esquissant, dérobant, balayant, fouettant, caressant, délayant…

… courant, piétinant, montant, enjambant, survolant…

Ma petite cheville, j’étais une gamine enragée et mes jambes mon meilleur pinceau, mon cri le plus grave. Mais il y a quatre ans, en cours d’EPS en troisième, alors qu’il devait être quatorze ou quinze heures, les tatamis étaient mal assemblés et on s’échauffait avec peu d’application. Il y avait eu deux entorses déjà les semaines précédentes : j’ai cru bon de m’en amuser, et j’ai raté la foulée suivante.

J’ai chuté d’une manière instinctive, automatique, tu t’es absurdement pliée sous moi et j’ai entendu un grand crac. J’ai intimement senti qu’il ne s’agissait pas d’une petite foulure qui fait bondir le cœur mais ne dure que jusqu’à temps d’attraper le morceau suivant. Il y avait quelque chose d’obscène, d’immédiat et d’irrémédiable dans cet accident :  en une seconde j’étais à terre, en deux minutes tu étais méconnaissable.

Ça n’a pas été une entorse grave, la radio n’a pas révélé d’arrachement osseux et la douleur était largement supportable. Pourtant, je n’ai cessé depuis de te voir comme une fragilité, un handicap. Même après la rééducation, je ne t’ai jamais plus considérée comme un soutien, un roc, une partie pleine de moi que je pourrais risquer et éprouver.

Aujourd’hui, même après quatre années, tu es encore un craquement mouillé, pareil à celui qu’émettrait un écueil pourri par les moisissures, un craquement bâtard partant du talon et se doublant à la racine de la malléole. Parfois, quand le temps est humide, tu gonfles un peu, et ça fait comme un petit fantôme de cet œdème qui a mis tant de mois à partir ; parfois tu fais encore un peu mal ; parfois ça me ronge encore à l’intérieur, comme si c’était moi le vaisseau pourri au fond de la mer.

Pourtant avec le temps, après cette blessure et l’anémie, j’ai fait le deuil du classique, de quelques amis et de ma folie ; et je m’épanouis dans la danse libre, même si j’ai parfois encore envie d’exploser en pirouettes, sauts et contractions. Mais je fais taire ce côté-là de moi, et ces deux opposés de ma personnalité s’équilibrent la plupart du temps.

Bien sûr il y a plus grande douleur dans la vie qu’une petite entorse, mais les conséquences de celle-ci me semblent disproportionnées. Ma blessure a simplement été le premier clou dans la croix de ma passion, juste la première chute, et il en aura fallu trois autres avant que je ne cesse de me relever.

J’espère sincèrement et profondément que l’année prochaine je ne commémorerai pas le cinquième anniversaire de mon amputation, mais ma nouvelle vie au monde. Qu’on pourra ensemble marcher pleinement, courir, fouler la terre, frapper et piétiner, pour se faire entendre. Tu seras mon soutien et je serai ta source. On gravira des montagnes ; on va aussi en faire tomber.

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