Jour (I)

Le jour est une chrysalide.

Démêlons nos jours, faisons-les défiler.

Ne méprisez jamais le charme secret, discret, volé des voyageuses. Elles ont aux lèvres la pureté des cristaux et portent au cou l’emprise pressée du temps qui vole.

La ville est vide de pluie.

Ce nuage rose au levant,
C’est toi
Cette étendue songeuse,
C’est toi
Ces mille feuilles taquines,
C’est toi
Et chaque matin quand mon visage s’illumine,
C’est toi
Cette respiration paisible,
C’est toi.
Chaque courbe, chaque houle,
C’est toi
Chaque majesté,
Toi
Comble des perceptions.

Oui, je suis un drame, je suis théâtrale et catégorique ; oui, je suis une force trop difficilement canalisée. Ce qui attire mon regard c’est le noir et le détail, l’oiseau solitaire. Il y a un grand trou dans ma poitrine aujourd’hui : j’ai perdu le sens, et je ne sais dire si mon malheur est vrai ou si je me complais dans une nappe d’eau sombre créée de toutes pièces.

Quand le plus sombre des crétins joue à paraître intelligent, tout devient risible.

Marcher est une négation. Marcher nie le temps, nie la mort, nie ce qui fait mal ; marcher oublie. Marcher va de l’avant, toujours, essentiellement. Marcher ne laisse pas le temps de fixer, marcher abreuve, et si une chose paraît importante, mille autres le seront aussi.

L’écriture est un auto-érotisme.

Je ne reconnais rien d’essentiel que la paix, le savoir, et un peu de musique pour danser ; des amis avec qui rire à en avoir mal au ventre, avec qui rire à en pleurer, avec qui rendre hommage à la vie.

J’aurais pu décrire tant de choses, les masses nuageuses et la tourterelle sur le fil, des scènes aux airs exotiques et la banalité des rues, toujours nouvelles malgré l’ennui latent. Le froid le matin qui donne des coups au cœur et la nausée, la violence du réveil quand l’aube n’est pas là (commencer avant le commencement, comme un non-sens biblique et charnel). Mais tout est passé somme toute très vite ; c’est presque fini. Et je regrette un peu tous ces hommages que je n’ai pas rendus, et je sens qu’il y a des choses que je n’ai pas finies ici. C’est vrai, il y a en moi un vague malaise, un petit cours d’eau qui se fraie un chemin sous la roche. Mes yeux ne voient pas mais ma peau frissonne.

Je ne rendrai pourtant aucun hommage à ces lieux familiers, qui m’évoquent trop de douleurs sournoises, de désarrois perlés. La frise de mes nuits et de mes jours dans cette ville est déjà toute tracée, et aujourd’hui je suis partie. Pour de bon !

Tu m’as demandé : « qu’est-ce qui est tellement beau dans le matin ? ». La spécificité de ce temps réside pour moi dans l’humidité gonflante et originelle des premières lueurs, et qui ne s’évanouit que très lentement. Dans le pépiement heureux et encore endormi des oiseaux dans les arbres, tels autant de fruits qui fourmillent. Dans les tout petits bruits de circulation, lointaine, comme un léger vent, qui illustreraient cette montée de la terre. Je t’en dirai tant mon amour, je t’écrirai un roman.

Et comme le temps file tout se décale lentement.

Je ne t’ai écrit aucune ode, et tu en mérites tant. Sois-en heureux pourtant : c’est que je suis dans la vie, et que je n’ai pas le temps de mourir de douleur dans des lignes troubles.

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